Archives et Musée
de la Littérature
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Nous ne sommes donc qu’au début de l’horreur ?

18 novembre :
Il neige, il neige terriblement. C’est l’hiver plein. Et tous ces malheureux soldats dans les tranchées... Nous ne sommes donc qu’au début de l’horreur ? Tandis que le ciel tisse à gros flocons son suaire immense comme pour en envelopper à la fois tous les champs de bataille, j’entends des voix passer en chantant le Vaterland. C’est un train d’Allemands qui rentre en gare du Nord. (p. 61)

En ce mois de novembre, le journal d’Eekhoud se partage entre le sentiment patriotique, l’empathie pour les soldats au front, les blessés, ceux dont on est sans nouvelles..., et la préparation des cours de littérature qu’il donne à l’Ecole Normale des Filles, des Garçons, à l’Académie, à l’Université nouvelle...

Il relate en outre une mésaventure angoissante de son ami Sander Pierron et de sa femme Adèle, qui, au cours d’un périple à pied dans les environs de Thielt, se retrouvent au coeur d’un combat et sont retenus quelques heures en otage par les Allemands.

Mais ce qui frappe le plus dans les pages de novembre, c’est le sentiment patriotique d’Eekhoud, et sa déception devant l’attitude de certains artistes et intellectuels belges : Pierron et Delattre lui parlent de
L’exode des intellectuels. C’est ainsi que ces francs pleutres, ces froussards, politiciens, journalistes et universitaires appellent leur fuite en Angleterre. L’exode aurait vu Dumont Wilden puis Cook [ ?]. Ils seraient à Cardiff. On les entend d’ici se livrer à leurs palabres : incorrigibles dénigreurs, ils continueront sans doute à démolir la patrie, ou à lui dire son fait, se substituant au roi, aux ministres, aux généraux, aux soldats.
L’âme belge passera encore plus d’un mauvais quart d’heure. A moins qu’ils ne finissent par s’entredéchirer et se dénigrer mutuellement. […]
En Angleterre il y aurait donc D.W., Destrée, Bouché, Rency (le seul dont je regrette le départ, j’attendais mieux de lui) ; Mockel, autre wallingant et belgophobe. Il ne manque plus que Wilmotte pour que la néfaste et sinistre faction soit au complet !
Je déplore aussi que Verhaeren se soit expatrié ! […]
Il est à souhaiter comme je le disais plus haut que les Anglais se débarrassent de cette engeance et réservent leurs secours, leur aide, leurs bons offices aux véritables victimes de la guerre, aux fugitifs ruinés par l’invasion, aux pauvres gens sans feu, ni bien, sans ressources aucunes, sans moyen d’existence. D’autre part, s’ils pouvaient rester là-bas, ce serait un salutaire débarras pour le pays. Malheureusement la race en est impérissable. Et il nous en renaîtrait d’autres. Notre sol friand d’antithèse produit des héros sublimes et d’abominables histrions ! (p. 35-36)
Mais Eekhoud se réjouit par ailleurs des comportements "sublimes" de la plupart de ses compatriotes et il exprime une nouvelle fois, le 16 novembre, son sentiment profondément patriotique :
[…] honneur à ceux qui furent patriotes et qui eurent la foi au milieu de ces masses ou croupissantes dans leur bien-être ou désespérément sceptiques, gouailleuses et belgophobes : aux Picard, aux Lemonnier, aux Verhaeren et à tant d’autres !
Quand un pays comporte de tels artistes pour l’aimer, le célébrer, l’interpréter, c’est qu’il n’est pas entièrement corrompu par la vie facile, le luxe brutal, les jouissances grossières et exclusivement physiques, voire animales ! Et nos soldats ont consacré nos poètes ! (p.56-57)