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Remember... Prosper-Henri Devos, au coeur de la Bataille de l’Yser

Zevekote, dans la nuit du 2 au 3 novembre 1914, Prosper-Henri Devos, 25 ans, succombe à ses blessures. Le jeune lieutenant a été mortellement touché quatre jours plus tôt, à Ramskapelle, un village martyr de Flandre occidentale, théâtre de combats acharnés.

Depuis la mi-octobre et la chute d’Anvers, l’armée belge, exténuée, s’est repliée derrière la ligne Nieuport-Dixmude. Les combats y font rage jusqu’à la fin du mois, c’est la Bataille de l'Yser. Elle se conclut par l'inondation artificielle de la plaine, créant un no man's land infranchissable qui stabilise la ligne de front pendant quatre ans. La guerre de mouvement s’achève chez nous. En une quinzaine de jours, on dénombre 15 000 blessés et 3 500 morts dans les rangs belges.

Engagé dès le début des hostilités, Devos était un idéaliste, rêvant d'héroïsme et persuadé que la victoire ne pouvait rendre justice qu’à l’agressé.

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Figure originale et charismatique, totalement oubliée de nos jours, Devos est le prototype de l’écrivain prometteur, fauché par le destin. Il naît à Bruxelles le 28 janvier 1889. Son père est musicien, sa mère institutrice. Il fait ses études à l’Athénée de Bruxelles. Il est brillant et particulièrement précoce.

En 1906 déjà, il publie ses premiers vers dans la Revue Funambulesque. En 1908, il fonde la revue La Belgique française, pour la défense de la langue et de la culture françaises en Belgique, avec au sommaire Grégoire Le Roy, Albert Mockel ou Camille Lemonnier... L’aventure ne dure qu’un an mais elle projette Devos au premier plan de la vie littéraire belge.

Le jeune homme poursuit sur sa lancée, avec l’écriture de deux romans : le très remarqué Un Jacobin de l’an CVIII (1910), primé par la province de Brabant, et Monna Lisa (1911). Fin psychologue, à la fois sensible et ironique, il veut rompre avec le régionalisme ambiant.

Il est également chroniqueur à la revue Le Thyrse. Et en 1912, il ramène d’un voyage en Espagne une série de reportages (Lettres de Galice) publiée dans L'Etoile belge ainsi que plusieurs pièces adaptées ou d’inspiration espagnole : En Flandre, le soleil s’est couché (d’après Eduardo Marquina), Le curieux impertinent (d’après Cervantès) et La prudence du roi Philippe.

En 1913, il se fiance à une certaine Renée, se fait construire une maison à Anderlecht où il est aussi fonctionnaire à l’administration communale depuis ses 17 ans. La date du mariage est fixée pour le mois d’août 1914...

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Quand la guerre éclate, Prosper-Henri Devos est sous-officier au régiment de la Garde civique d’Anderlecht. Le 20 août, il s’embarque pour Termonde. Son attitude est exemplaire, il est rapidement promu 3e officier de la compagnie. Le 27 septembre, il écrit à sa mère* :
J’exerce une influence salutaire sur certains caractères prompts à céder au découragement et à l’indiscipline que provoque l’éternelle discussion des ordres reçus. […] un petit noyau m’appuyant toujours, en fin de compte les rouspéteurs et les lâches se taisent, et la mauvaise graine meurt avant de germer.
Deux semaines plus tard, Anvers vient de tomber, la confusion règne. Devos écrit à ses parents et à sa fiancée, nous sommes le 12 octobre et il reste optimiste. Ce sera sa dernière lettre* :
Nous nous portons toujours très bien. Nous coopérons à d’importants mouvements de troupes avec les Anglais et les Français. Le siège d’Anvers est commencé, mais tout permet d’espérer la victoire. Les Anglais, qui sont ici, viennent de l’Afrique du Sud, et les Canadiens sont en route. Les Hindous ont déjà débarqué à Marseille. […] La guerre durera peut-être encore des semaines, mais jamais le moral et le physique n’ont été les meilleurs chez nous tous. Nous sommes à présent de vrais soldats. Je vous embrasse tous. Vive la Belgique !
Après que l’armée s’est retranchée derrière l’Yser, les gardes civiques sont licenciés, Devos s’engage alors comme volontaire. Il rejoint en tant que lieutenant le 5e régiment de ligne en position à Lombartsijde. Il y retrouve Carl Bergmans, un céramiste qu’il avait déjà rencontré au Diable au corps, un cercle d’artistes de Bruxelles. Ce dernier témoigne dans une longue lettre envoyée plus tard aux parents de Devos* :
Nous avions les troupes du prince de Wurtemberg en face de nous. Nous nous tenions collés à plat ventre dans le fossé qui nous servait de tranchée. Mon lieutenant Devos lui se promenait d’un homme à l’autre, encourageant chacun, et donnant l’exemple de la bravoure – la moitié du corps au-dessus du parapet. Nous lui demandions d’être plus prudent mais il riait ; et lorsqu’il venait s’asseoir près de nous, il fredonnait des chansons espagnoles ou récitait des vers. Notre petite bande de volontaires était composée d’artistes : un écrivain, un musicien et quelques peintres. Et il nous faisait oublier les obus qui éclataient de tous côtés. Inutile de dire que toute la compagnie l’a aimé immédiatement.
Le 22 octobre, le 5e de ligne arrive à Ramskapelle. Le village est en ruine. Carl Bergmans toujours :
Le bombardement devint de plus en plus intense ; petit à petit, les soldats s’éparpillèrent dans les champs, et ce fut la déroute. Les officiers ne parvenaient plus à retenir leurs hommes, et je dois dire que, du régiment seule la compagnie du lieutenant Devos resta en place. Notre lieutenant s’était relevé et avait pris en main son grand sabre de garde civique […] il arrêtait les fuyards […] et se retournait à chaque instant pour nous engager à rester en place. Les obus pleuvaient parmi nous, et, de tous côtés, faisaient carnage.
A l’aube du 23, la compagnie doit prendre position plus en avant. Bergmans poursuit son témoignage :
Nous reçûmes l’ordre d’y aller par section et par bonds. Grâce au sang-froid du lieutenant Devos, nous sortîmes indemnes de là. Il avait observé que les obus tombaient par rafales régulières, une fois à gauche, une fois à droite. Aussitôt qu’ils s’abattaient à un endroit, nous nous y précipitions, et ainsi, de droite à gauche, nous avançâmes. Plusieurs hommes devinrent fous dans ce champ.
Et de continuer :
Après trois jours de bataille, marches et contre-marches, nous étions épuisés. La tranchée était pleine d’eau. On mourait de soif, l’eau était salée, même l’eau de l’Yser qui coulait à cinquante mètres en face de nous.
Dans la nuit du 28, la compagnie trouve refuge dans une ferme. Bergmans et Devos parlent des parents et de l’avenir :
Il espérait en revenir, et la vie de garnison, disait-il, lui permettrait d’écrire un terrible livre sur la guerre. Malgré tout, nous étions très tristes, et nous nous sentions tenus dans l’ignorance de tout ce qui se passait.
Le 29 octobre au soir, la compagnie se dirige en première ligne. Bergmans achève son témoignage :
Il y avait du brouillard et une pluie fine tombait. […] Petit à petit, les balles se mirent à siffler au-dessus de nos têtes […] Le lieutenant Devos devait se trouver à une centaine de mètres du lieu où j’étais. Je ne pouvais le voir ; la nuit était trop sombre ; mais lorsqu’on donna l’ordre de mettre baïonnette au canon, j’entendis sa voix puis ce commandement : ‘Tir à volonté !’ Les Barbares nous chargèrent cinq fois. […] Le fusil nous brûlait la main et nous ne pouvions tirer assez vite. […] Un instant après, les Allemands passèrent le talus à notre droite, et installèrent une mitrailleuse qui nous prit en enfilade. C’est alors que je vis le lieutenant Devos courant, le corps courbé en deux, vers le lieu où les Boches venaient de passer. Il me vit et cria : ‘Tirez, tapez dessus’. Ce sont les dernières paroles que j’ai entendues de lui...

Quand l’aube du 30 octobre se lève, la compagnie est cernée. Les troupes allemandes s’emparent de Ramskapelle. Devos et une quarantaine de survivants sont faits prisonniers. C'est à ce moment qu'une balle perdue touche Devos à l'aine. La blessure est fatale. Intransportable, il reste seul deux jours durant dans la boue, avant d'être ramené, mourant, à Zevecote, au couvent des Soeurs de Sainte Marie transformé en lazaret de campagne allemand.

Remember, le poème que nous reproduisons ci-dessous, est daté de novembre 1914, il aurait été écrit par Devos durant ses longues heures d’agonie et retrouvé dans une poche de son uniforme :
C’est le mois où les morts ont des fleurs sur leurs tombes...
Mais personne n’y songe en ces temps de douleurs.
Le pays agonise et ses enfants succombent,
Les tombeaux sont déserts, les croix n’ont plus de fleurs.
Et par ces jours d’automne, au milieu des contrées
Où les Huns ont semé la misère et la mort,
On voit les tertres nus des tombes ignorées,
Où, sous le vieux drapeau, notre jeunesse dort.
Automne, qui venez dans un flot de bourrasques,
Parmi le tourbillon de feuilles et de corbeaux,
Vous ne verrez chez nous que la pointe des casques,
Et sur nos vieux clochers que d’horribles drapeaux.
Ah ! Dans nos champs de mort, caressez [de vos] brises
Le front du fier soldat qui dort le grand sommeil.
Les héros sont tombés et nos villes sont prises
Et le sol du pays a bu le sang vermeil.
N’oubliez pas, automne, où dorment les victimes...
Dans vos grands soirs de pourpre et vos horizons d’or
Courbez les peupliers, courbez leurs grandes cimes
Sur les champs dévastés où sont couchés nos morts.
Et pour que sous les pas des brutales cohortes
Ils dorment doucement dans le sol envahi,
Automne triomphal, couvrez de feuilles mortes
Le rouge sol de mon pays.
Devos est inhumé sans cercueil dans un petit cimetière allemand à Zevekote. Mais son souvenir ne s'éteint pas. La paix revenue, ses amis, Désiré-Joseph D'Orbaix et Alix Pasquier en tête, tous deux directeurs de la revue La Bataille Littéraire, fondent un comité pour honorer sa mémoire. En 1921, ses restes sont transférés au cimetière d'Anderlecht et en 1922, un monument est inauguré dans le Parc Astrid.
Prosper-Henri Devos, à vingt-cinq ans, porta devant le front de l’Yser, la révolte des intellectuels et des artistes de son pays. Qu’on songe au poids d’une telle représentation, et qu’on n’oublie pas celui qui l’a si allègrement et si magnifiquement assumée ! (Désiré-Joseph D’Orbaix)


*Les extraits de lettres de P.-H. Devos ainsi que les témoignages de C. Bergmans et de D.-J. D’Orbaix ont été retranscrits dans l’article :
D.-J. Debouck, "Les derniers jours de Prosper-Henri Devos"
In : Le Soir, n° 302, 29 octobre 1919 (ML 11242/0009)