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Le paysan devra faire ses sillons courbes, cette année...

En ce mois de novembre 1914, l’isolement se fait ressentir un peu plus fortement à Bruxelles (extraits du journal d'Adrien Bayet) :
Nous sommes dans une période sans nouvelles, sans émotions vives. La tempête s’est éloignée de nous, vers l’Ouest et le Sud ; nous n’entendons plus le canon. Les seuls liens qui nous rattachent à l’extérieur sont les journaux. (p. 198)
Et de fait, de journaux, ils ne sont qu’une poignée de disponibles en ces temps assombris. Et souvent les informations présentées ne sont que peu fiables, gouvernées par les désidératas d’états-majors moins embêtés par la cohérence des déclarations faites que par la priorité donnée aux nouvelles quotidiennes dont il faut, selon eux, abreuver la population. Ainsi chaque camp présente victoires sur victoires à son lectorat. En ce début de mois, Bayet, en fin observateur, dresse, non sans s’en amuser, une liste de quelques-unes de celles-ci. Et leur manque total de sérieux saute aux yeux dès lors qu’un peu de recul est pris :
Relevé des communiqués allemands relatifs à Ypres... (page en regard de la p. 184)
Fait d’armes essentiel de l’armée belge, et fêté justement depuis, la bataille de l’Yser, ainsi que l’inondation de la plaine, est cachée alors à la population par l’occupant allemand :
Je relève dans la Koln[ische] Zeitung, le fait qu’on ne parle pas plus de l’Yser que s’il n’avait jamais existé. (p. 199)

Dans ces temps, de nombreux civils visitent les champs de bataille fraîchement abandonnés par les combats. Véritable tourisme populaire, Bayet, lui aussi, partira voir à quoi ressemble la guerre de plus près. Avec un collègue de l’hôpital, le Docteur Roux, il part vers Malines, route qui le fera traverser Eppegem et Elewijt et dont il garde évidemment trace dans son journal (p. 203-216).

[p. 203] Les longs pèlerinages qui allaient, il y a 15 jours, aux lieux dévasté, ont cessé. Je m’en réjouis, car je sens que, pour la visite que nous allons faire, il faut le recueillement et le silence. Mon compagnon est intelligent et a ce tact des situations qui arrêtent les mots qui choquent. Il a vu d’autres champs de bataille et connaît l’horreur de la guerre.

Arrivés à Vilvorde, nous prenons la route d’Eppeghem. Au début rien ; à quelques kilomètres de Vilvorde l’on aperçoit la masse du Village avec sa tour d’église dont le toit est parti, les campagnes sont bouleversées, les arbres abattus ; de longues trainées jaunes de terres courent, ça et là, perpendiculaires à la route, la désolation s’annonce, timidement d’abord.

Nous bifurquons pour aller aux bords de la Senne. La rivière coule, noire, avec sa frange de boues visqueuse que le flux [p. 204] laisse derrière elle ; sur la rive où nous nous trouvons, des tranchées ont été construites, ce sont les premières que je vois ; j’en visiterai d’autres plus tard, mieux faites, plus brillamment construites. Mais celles-ci me font impression, car elles me montrent la traitrise de cette guerre de ruses, guerre de sauvages, terrés dans leurs trous et guettant l’ennemi. Et cela est savamment conçu ; tout y a été prévu ; il y a les alcôves où l’homme peut se reposer, les armoires où il peut déposer les armes ou les munitions qui l’encombrent ; de place en place, un ressaut de terre, pour éviter la dispersion des éclats d’obus sur toute l’étendue de la tranchée. Les ponts ont été détruits et remplacés par des ponts de fortune.

Nous regagnons la route et dès le pont, le village se présente à nous dans toute son horrible dévastation. Les maisons sont mouchetées de trous, éventrées par les obus ; tout a craqué, s’est effondré ; le décombre envahit tout, les chambres, les [p. 205] jardins, la rue. Pas un paysan ; quelques mendiants à peine. Nous arrivons à l’église où, dans le cimetière sont enterrés quelques soldats allemands et un belge. Les tombes sont fleuries de chrysanthèmes. Au mur de l’église, un grand christ semble veiller, impuissant, sur les ruines que sa miséricorde n’a pas épargnées à ses fidèles et met la monstrueuse ironie de sa présence et de sa mort sur ce paysage de violence, de crime, d’anéantissement.

L’église n’est qu’un décombre, quand on y pénètre, rien que les murs et les colonnes, la cloche est tombée et gît dans la nef latérale ; des fils de fer entremêlés, la structure élémentaire de l’église dévoilée par la chute des crépis, tout ce qui donne à la ruine son air à la fois vénérable et mesquin, on le voit là ; et, par-dessus tout, le noir de l’incendie mettant son voile irrégulier, estompé de franges capricieuses comme si la flamme avait étendu ses [p. 206] langues ardentes sur telles pierres, plutôt que sur telles autres... Cette petite église d’un petit village a été ravagée comme eut été tuée une pauvre petite vieille accroupie à son foyer... Autour d’elle les maisons sont détruites, chavirées, éventrées ; sur toute cette désolation, le ciel étend son voile gris qui la rend encore plus profonde et plus émouvante...

Nous prenons un petit chemin qui nous mène au château de Villegas. Nous arrivons devant la grille arrachée, le parc est là, jauni par l’automne, avec ses allées moussues dans lesquelles les feuilles rousses font un épais tapis ; au fond, une habitation carrée dont il ne reste que les quatre murs calcinés, précédés d’un perron dont un obus a défoncé une des larges marches, derrière l’on voit un étang, un pont, puis une pelouse et derrière celle-ci des tranchées, la tache beige du sable retourné et [rejeté ?]... On sent que ce petit château fut pris, saisi dans la [p. 207] bataille comme dans des tenailles de fer ; nous essayons de le traverser ; impossible ; les voûtes des caves sont brisées ; des appareils de chauffage, des fils électriques, des bouteilles à vin forment un enchevêtrement sans nom et la suie couvre le tout de son manteau sale et lugubre, à travers les fenêtres, nous voyons les perspectives du parc et la mélancolie de l’aigre automne...

Devant la pelouse 2 tombes, l’une, qui sert de dernier asile à des Allemands ; un lieutenant y est enterré ; son nom, je l’ai oublié ; ce qu’il était, je n’en sais rien ; il est venu là, peut-être du fond de l’Allemagne, pour y mourir, devant une petite habitation ignorée, dans un village dont peut-être jusqu’au dernier jour de sa vie, il a ignoré le nom, ouvrier obscur d’une tâche dont peut-être il ne soupçonnait pas le but... et maintenant, sous la croix mal équarrie de bois blanc, avec quelques chrysanthèmes fanés et pourris, il gît, accompagné dans la mort de quelques hommes [p. 208] qui, eux aussi, sont venus mourir là, de loin, dans l’humus et le sable de la pauvre Belgique ; la brise souffle aigrement, les feuilles mortes sont humides et s’amollissent sous les pas qui les foulent, à côté de cette tombe, un gamin, à l’affut d’une aumône, veille la tombe d’un petit Belge mort pour défendre son pays ; lui savait où il était, il savait que la glèbe qu’il foulait était celle de la patrie ; il est tombé, comme ce gentilhomme qui, resté jusqu’à sa mort sur ses terres n’eut pour mourir qu’à se coucher. Il était chez lui...

Nous traversons le petit pont et, à travers la pelouse, nous nous dirigeons vers les tranchées... Ce sont les mieux faites que nous vîmes ; on les voit traverser les champs, réunir leurs lignes parallèles par des couloirs de zig-zag. Ces préparatifs de guerre, tout près de ce parc abandonné et jauni par l’automne, dans le fond, la silhouette calcinée [p. 209] du château me fait invinciblement songer à une composition de De Neuville.

Nous rentrons dans le village et prenons la route qui mène à Elewijt. Ici, peu de maisons, pas de dévastations. Mais, tout le long de la route, ce sont des tranchées qui ont emprunté le fossé bordant le chemin ; de temps à autre des arbres coupés ; à certain endroit, à l’orée d’un petit bois, une batterie d’artillerie s’est établie, dont on voit encore les terrassements. Nous obliquons à droite et passons près du château de Rubens qui a été épargné ; mais, à ce détour de route, nous apercevons de loin le village ; la tour de l’église, amputée de son toit nous montre assez vers quelle dévastation nous marchons...

En effet, la première maison que nous rencontrons est celle du médecin de village, belle habitation banale, ayant une douzaine de mètres de largeur. Le centre en est défoncé complètement ; il ne reste que les cotés et le toit ; on dirait un arc de triomphe, avec sa baie [p. 210] centrale déchiquetée ; un rideau de mousseline flotte à l’unique fenêtre qui est restée ; plus loin l’Ecole n’est qu’un monceau de ruines ; nous continuons et c’est toujours le même spectacle de maisons éventrées par les boulets, mouchetées par les balles... Nous déjeunons, avec les provisions que nous avons apportées, dans un petit cabaret où il n’y a rien, plus rien. La femme qui l’occupe me dit en flamand : "Ils n’ont laissé que les mouches". En face, la tombe d’un petit belge, avec ses chrysanthèmes, bossue le champ.

Nous prenons, sur une carriole la route qui, allant vers Malines, passe par Hofstade. La dévastation est partout ; l’on sent qu’on s’approche du fort de Walhem, de nombreux arbres sont découronnés, la plupart des maisons sont éventrées ; à droite et à gauche de la route, des tranchées faites à la hâte par des Belges et des tombes. Ici 17 belges, des chasseurs ont été enterrés ; sur une croix, on [p. 211] voit une capote sabrée et déchirée. Il y en a partout de ces tombes. Sur certaines d’entre elles l’on n’a pas mis de croix, ni de fleurs. Seule, la terre plus jaune indique qu’elle vient d’être fraîchement remuée. Le conducteur nous dit : "le paysan devra faire ses sillons courbes, cette année"...

Nous passons sous le pont qui a résisté au bombardement ; l’église d’Hofstade a conservé son clocher et son toit ; mais celui-ci criblé de balles est recouvert d’ardoises rebroussées, comme les plumes sur la tête d’un oiseau en colère... Le temps s’est refroidi ; l’aspect du paysage, dans sa brume humide est horrible... Nous arrivons vers 1 h ½ à Malines. Dès les faubourgs on voit les traces du combat et du pillage. Il n’y a d’abord que peu de maisons détruites, mais il n’y en a presque pas qui ne portent des traces de balles ou, aux portes des panneaux brisés ou des vitres éclatées.

Nous traversons [p. 212] le pont du Canal ; celui-ci est presque à sec et, par la place de la gare, nous pénétrons dans la ville. La gare a souffert beaucoup ainsi que les hôtels qui l’entourent. Dans les rues quelques maisons complètement détruites, beaucoup d’autres intactes ou à peu près, à part les portes brisées ou les vitres éclatées. Beaucoup portent un petit drapeau blanc ou une inscription pour indiquer qu’elles sont habitées.

Nous arrivons sur la place ; la Cathédrale a souffert ; elle a été touchée par une trentaine d’obus dont quelques-uns ont fait des trous énormes ; les meneaux des fenêtres sont arrachés, des vitraux il ne reste rien ; dans l’ensemble, les dégâts ne me paraissent pas énormes ni irréparables ; tous les obus ont touché la façade sud. Mais, ce qui est terrible, c’est l’aspect de la rue entre la Place et les Bailles de Fer. Là c’est l’incendie qui a sévi ; des maisons, il ne reste rien qu’un tas de bricailles rouges traversé [p. 213] par place par une ferraille tordue ou la barre d’ébène d’une poutre calcinée. Ici ce n’est plus du combat, c’est de l’incendie de la dévastation, rien ne peut décrire la désolation de ces ruines... La bibliothèque, ce charmant bijou de l’art gothique à son déclin est éventrée par un obus et menace ruine ; sur les Bailles de Fer, certaines maisons ne sont qu’un monceau de décombres...

A 3 heures, sur une carriole de boucher nous reprenons à 8, le chemin de Vilvorde. Le temps s’est encore assombri. En passant par la place des Bailles, nous voyons un soldat allemand photographier 2 officiers devant les ruines ; le fond du cliché devait comprendre la tour de St Rombaud, avec, devant elle, l’amas de briques, dernier vestige d’une rue animée et vivante. Ce n’est qu’aux environs de Sempts [Zemst] que nous retrouvons la désolation, mais elle est terrible ; l’église ravagée ; presque [page en regard de la p. 212] toutes les maisons de la route rasées. Au moulin d’Eppeghem, il ne reste rien, pas même l’arasement des murs. L’on dirait qu’on s’est même acharné sur les briques. Dans l’obscurité qui tombe, je vois deux vieux paysans qui semblent chercher dans ce monceau de décombres leurs objets familiers. La pluie commence à tomber ; le paysage est lugubre, triste, froid... Des bandes de brouillard traînent sur les ruines ; dans la lumière indécise l’on voit le long de la route la tache blanche des maisons avec des trous béants... Toute la vie est arrêtée...

Nous repassons par Eppeghem ; de temps à autre des autos montées par des officiers allemands nous croisent, les phares éblouissants, la sirène jette son cri rauque de bête irritée ; la nuit est presque tombée quand nous arrivons à Vilvorde ; nous avons vu la guerre, nous l’avons sentie, vécue, dans ces dévastations et ces ruines, dans notre pauvre pays ravagé, détruit, dans ces paysans hagards, errant autour des décombres, ne comprenant rien à ces horreurs, sinon que leur bien est dispersé aux vents de l’horizon. Pauvre, pauvre Belgique ! mais peut-être plus grande dans [page en regard de la p. 213] sa ruine que dans sa grasse prospérité.

Autre évènement majeur du mois, le changement d’heure, affectant nombre de Belges, dans leurs habitudes, mais surtout dans leur fierté (l’occupant allemand fait correspondre l’heure belge à leur fuseau horaire, alors différent à l’époque). Pourtant Bayet fait figure ici de témoin atypique, puisqu’il déclare, aux sujets de ses contemporains contrariés :
Ils se figurent que les Allemands, par cette mesure, veulent "embêter" les Belges. Quelle erreur et quelle incompréhension totale du caractère allemand ! Pour l’Allemand, la nécessité pratique domine tout ; avec leur esprit de réalisation, ils vont droit au but ; ce qu’il faut sacrifier pour cela importe peu ; pour ce changement d’heures, il est probable que cela créait de plus grandes facilités pour les soldats, pour les horaires de trains. Dès lors, on l’a réalisé et non pas pour taquiner les Belges. Quand l’Allemand n’a pas ces motifs de but à réaliser, il ne s’amuse pas à embêter les gens. Il faut savoir rendre justice à tout le monde. Voir, dans ce changement la volonté d’affirmer l’occupation est tout aussi faux. Combien il serait en effet puéril d’ajouter ce signe de domination, si minime, à ceux qui nous crèvent les yeux depuis 3 mois. (p. 200-201)
La fête du Roi, le 15 novembre, est l’occasion pour les Bruxellois de montrer leur attachement au pays. Ainsi, même Bayet, pourtant inaccoutumé du fait, participe aux cérémonies à Sainte-Gudule. Il y découvre, à sa grande surprise, une cathédrale archi-comble. Tous communient. Pourtant, sur le chemin du retour, sa condition d’occupé se rappellera vite à son souvenir :
J’ai été témoin, rue Brederode, d’un spectacle bien typique du régime sous lequel nous vivons. Par une pensée pieuse, l’on avait songé à placer, dans un des petits bâtiments qui bordent le jardin royal, un registre où les Belges iraient signer une adresse de congratulation à leur Roi absent. De fait, une quarantaine de personnes faisaient queue attendant le moment de signer. Arrive un lieutenant allemand qui pénètre dans le bâtiment. Bientôt je vois en sortir ceux qui y avaient déjà pénétré pour apposer leur signature. Leur figure exprimait une véritable indignation ! Le lieutenant avait confisqué le registre et interdit la continuation de l’apposition des signatures. Pendant que les assistants commentaient à voix basse (Dieu sait comme) cet incident, l’officier sortit. A ce moment un cri s’éleva : Vive la Belgique ! Vive la Belgique ! L’officier aidé d’un civil se saisit d’un jeune homme qui avait crié et l’emmena... (p.222-223)
La solitude se fait plus grande dans Bruxelles pour Bayet. En plus des nouvelles de médecins de Saint-Pierre tués, il travaille dorénavant quasiment seul dans son service. En dehors, les cercles qu’il fréquentait le lassent :
Quelle pénurie de société intelligente ! Je ne puis vraiment plus aller retrouver cette bande du "Majestic" où, à part Tassel, il n’y a qu’imbéciles et sots. (p. 229)
A cet égard, il découvre l’apparente proximité entre le lot des civils dans les deux capitales ennemies :
Le journal contient une amusante étude sur les bruits de la guerre tels qu’ils courent à Berlin, dans le Peuple, les cafés, les réunions ; il appelle cela des praatjes van stamtafelen. Ce terme de tables d’état-major me paraît heureux et amusant. Il est curieux de se dire en lisant cet article que tout ce qui y est dit pourrait tout aussi bien se dire de Bruxelles. Tous les types y sont : le Monsieur mystérieux, le Monsieur bien informé, le Monsieur qui sait les choses par une personne qui connaît un membre de l’état-major… Bref le Guignol des bavards, comme on le voit, je pense, partout... (p. 242-243)

Rompu par toutes ses occupations, Bayet tombe malade à la mi-novembre, et subit une intervention qui le laissera convalescent jusqu’à la fin du mois...