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La Vérité pour nous consiste peut-être à ne rien entendre

Pour l’avocat Edmond Picard, le premier octobre rime traditionnellement avec la rentrée judiciaire. Or, cette année, écrit le magistrat dans son journal,
Je me mets au chômage comme un ouvrier, parce que l’usine est malsaine. (p. 149)
Il écrit au président de la Cour pour lui signifier son refus de reprendre le chemin du palais, en signe de protestation contre l'occupation allemande. Dans les divers tribunaux, l’ambiance est morose : d’aucuns protestent en revêtant la toge noire du deuil, d’autres prétendent qu’il n’y a aucune affaire à traiter et décident de lever la séance sans avoir pris la peine de plaider quoi que ce soit. Ironiquement, Picard interroge :
Pourquoi ne pas mettre sur le Palais : fermé pour cause de Prussiens ? (p. 150)
En temps de guerre, le sens même de la Justice ne trouve plus grâce aux yeux de Picard :
Ce n’est pas seulement les maisons, les champs, les vies domestiques, les biens matériels que ces vandales dévastent, c’est aussi les paysages de l’âme et ses trésors. (p. 151)
Lorsque Picard évoque les conditions matérielles que la guerre impose, il le fait avec un sens critique particulièrement vif
L’aplatissement économique que nous inflige la guerre a des effets vraiment curieux. La dépense de chacun a subi des réductions inopinées. ‘La Vie simple’ s’impose à tout le monde et rappelle les existences économiques de mon enfance, quand la Belgique n’en était pas à la prospérité rutilante de ces dernières années qui vient de recevoir un si violent coup de caveçon. Il s’établit une modestie universelle. Tout le monde est un peu sans le sou. Il semble que l’on va revenir aux temps patriarcaux où on ne buvait du champagne qu’aux mariages et aux grands anniversaires. Les oeuvres et les allures irritantes du faste et de la vanité sont évaporées. (p. 154)
Pour Picard, comme pour d’autres de ses contemporains, l’aversion pour l’occupant et l’envahisseur domine tout :
J’en veux à nos ennemis, je m’irrite et m’indigne , parce qu’ils me contraignent à penser à eux et à leurs oeuvres tout le temps [c’est l’auteur qui souligne], malgré moi, et que tout le reste ne me semble que du remplissage. C’est une prise de ma cérébralité qui agit comme un sortilège, comme une possession diabolique. Vade retro, Satanas ! [c’est l’auteur qui souligne] (p. 158)
L’avocat aborde également, à l’instar de Bayet et d’Eekhoud qui tiennent eux aussi des journaux, le manque d’informations provenant de la presse :
La traque aux porteurs de journaux, forceurs de blocus, a paraît-il, été reprise avec acharnement. On les incarcère dans la prison de Saint-Gilles dont une portion est à la disposition des Alboches. Je n’en reçois aucun aujourd’hui et dans mon environ nul n’en reçoit. Comme la Vérité, nous sommes au fond du puits. La Vérité, pour nous, consiste peut-être à ne rien entendre. (p. 159)
Le 4 octobre, alors que la balance militaire ne semble peser ni d’un côté, ni de l’autre, Picard conjecture un avenir, à propos duquel l’Histoire lui donnera malheureusement raison :
Sera-ce finalement ‘partie nulle’ et à recommencer après un autre demi-siècle de rivalités, de défiances, d’insultes et de défis réciproques, et surtout de préparatifs avec de nouveaux perfectionnements et des armements encore plus ruineux. Dans l’état actuel, comment présager un écrasement suffisant de l’un des adversaires pour qu’on puisse lui imposer une paix sans révision possible ? (p. 160)

Picard s’en prend ensuite aux Allemands, en mettant en lumière leur attitude supérieure et n’hésite pas à qualifier l’empereur de "Lohengrin moderne" et de "nouvel Attila" (p. 162). Il rappelle ensuite à son lecteur les propos de la déclaration de la Conférence de La Haye de 1907 et 1909, définissant les règles de la guerre, afin de souligner le caractère non seulement violent mais aussi arbitraire des exactions allemandes.

Toutes aussi intéressantes sont les considérations de Picard sur la propagande allemande, menée au coeur de la Belgique occupée :
Une affiche vante la tranquillité de l’Allemagne, l’aisance qui y règne économiquement malgré le blocus des ports, la facilité des ravitaillements, la sécurité des populations, bref, un paradis sur terre dans cet heureux pays où il n’y a guère plus que les femmes pour faire quelque chose. (p. 164)
Il dénonce ensuite l’occupation de divers espaces de la vie publique belge par l’occupant :
Dans le cabinet directorial de Victor Reding au Théâtre du Parc, est installée, à sa place et dans ses pantoufles, un de ses abonnés aux premières de jadis, au nom franchement tudesque, probablement un naturalisé. (p. 165)
Sa verve se déploie librement lorsqu’il s’agit de décrire l’ennemi et les moyens de propagande :
Et bien, elle est réussie au-delà de toute espérance la Banqueroute de la science allemande, après ce que nous voyons des actes et que nous entendons des paroles de ces gaillards si bien instruits qu'ils se révèlent des sauvages. Leur supériorité réside dans l’organisation de leur soldatesque automatique, se soumettant à une discipline avilissante. Elle est aussi dans leur attitude abrutie à croire les fausses nouvelles que l’organisation savante de leur Press-Bureau répand chez eux et dans le monde, où nous sommes représentés comme des bandits et des égorgeurs. Vive leur instruction gratuite et obligatoire ! (p. 165-166)
Alors que les informations concernant la récente perte de Liège se précisent et que l’on pressent une chute imminente d’Anvers, Picard fustige l’inaction alliée :
Quel affligeant spectacle d’impuissance ils nous aurons donné ! Nous avons été abandonnés à nos propres ressources et maintenus avec persistance dans des espérances fallacieuses. (p. 169)
Tous les moyens de transport encore disponibles dans la capitale belge sont réquisitionnés et centralisés dans le Parc :
Tout ce qui reste, ou à peu près, de bêtes et de camions, apparaît en un défilé interminable. Quelle consommation fait l’ogre des combats ! Seul un couple de poneys échappe. Sur les voitures, les noms familiers de toutes les firmes. Les charrettes de brasseur, jusqu’ici épargnées par faveur pour la bière, y passent à leur tour. Un officier taxateur, clamorant et gesticulant, délivre les bons qui seront payés le Diable sait quand. On me dit que quelques vieux cochers pleuraient en se séparant de leurs bêtes ; en songeant aussi, peut-être, au sort réservé à celles-ci, crever dans les mauvais chemins, être étripés dans les mauvais combats. Les beautés de la Guerre ! (p. 171-172)
Et il poursuit sur le même sujet :
On m’assure que la question des réquisitions d’automobiles a donné lieu à de singuliers trafics. Il y a non seulement ceux qui sont parvenus à y échapper par Dieu sait quels tours de bâton, mais il y a ceux qui, rachetant à vil prix de vieilles guimbardes, ont réussi à les revendre avec grands bénéfices aux réquisitionnements. Même le sacrifice patriotique sert aux tripoteurs à ‘tirer la carotte’ (p. 174)
Le 10 octobre, Edmond Picard apprend en même temps que ses compatriotes affligés la chute d'Anvers. Il s'indigne du peu de résistance des moyens militaires belges mis en place – forts, redoutes, tranchées, mines – et de l’inefficacité du soutien allié, pour se raviser aussitôt :
Je me laisse aller à des rages! Et je sens, pourtant, que je suis sans doute, injuste, ignorant misérablement des réalités et des nécessités du sort. (p. 180)
Puis il ironise :
Va-t-on préparer un Décret d'annexion, sans attendre la paix, conformément à la doctrine juridique appliquée par l'Angleterre dans l'Afrique du Sud, à la doctrine italienne dans la Tripolitaine ? (p. 180)
Le lendemain, Picard vitupère à nouveau :
Les voici donc en possession de cet Anvers, dès longtemps convoité par les pangermanistes comme une des portes maritimes indispensables à leur race remuante, vaste et admirable exutoire et entonnoir qui, avec Hambourg, Rotterdam sont leurs grandes bouches d'évacuation et de rentrée avec le monde ; Anvers, un des cinq ports les plus fréquentés de la planète ; Anvers, menace contre l'Angleterre, la rivale inévitable, pistolet pour la frapper au coeur, disait Napoléon ; Anvers notre orgueil ; Anvers incessamment grandissante. (p. 181)
Encore quelques observations matérielles sur le quotidien à Bruxelles occupée :
Et Bruxelles se chauffe du moins mal qu'il peut, car le charbon est rare et cher, très cher, à cause du système de relations partout coupées où nous végétons. Le Juge de Paix d'Ixelles me dit que la Forêt de Soignes, sur son territoire, devient le magasin à bois des pauvres des environs : il faut pouvoir bouillir les pommes de terre. La Ville est couverte d'un dôme de fumées domestiques. Quand j'ouvre ma fenêtre pour le bain matinal de grand air, je respire un âcre mélange. Je referme. (p. 187)
Le 16 octobre, Picard fait état de la proclamation de la censure par les autorités allemandes :
Plus rien ne pourra être imprimé, publié, représenté, chanté par n'importe qui sur n'importe quoi, sans le contrôle et l'autorisation préalable de nos seigneurs et maîtres. Nous ignorions ce que c'est que le joug étranger ; nous allons l'apprendre en toutes ses beautés. Nous respirions nos libertés comme on respire l'air, sans en comprendre la douceur profonde et la nécessité ; nous allons savoir ce que c'est que d'être étouffés, tout au moins bâillonnés. (p. 199-200)
Ses réflexions et ses constats navrants sur la faillite des défenses militaires alliées comme sur la capacité réelle de réaction des "équipes politiques" amènent Picard à mettre en doute l'Internationalisme d'avant-guerre.
Ne serait-il qu'une vaste blague engendrée par l'Humanitarisme ? Ses Congrès, ses apôtres, ses prêches, ses déclarations, ses sensibleries reçoivent présentement un si formidable coup d'escabotage du Destin, que vraiment on peut douter de la vertu de ce rêve. C'est un ouragan de haine qui souffle actuellement sur les nations. On entend incessamment des clameurs qui font fuir les fraternités. (p. 204)
Je fus hier à Louvain. Besoin de voir de mes yeux le désastre. Un vaste champ de démolitions confuses, d'aspect monotone. Le feu n'y a guère laissé la trace colorée des flammes. Plus d'odeur de brûlé [...] Le plâtras et sa teinte fade domine. Dans ma mémoire revient la vue analogue du vieux Bruxelles quand il y a une cinquantaine d'années, on y jeta bas douze cents maisons pour le voûtement de la Senne. [...] Déjà on déblaie, on classe les matériaux, on se prépare au rétablissement. (p. 205)
Comme Bayet et Eekhoud, Picard s'offusque du prix exorbitant de la presse anglaise :
Les journaux n'ont pas encore été aussi rares. Le Times, le Daily Chronicle sont tarifiés à soixante francs le numéro. On forme des syndicats à vingt, à trente, à quarante pour en acheter un. Celui d'hier [NDLR du 19 octobre] fait pressentir une sérieuse bataille en Flandre occidentale, sur la Lys, aux entours d'Ypres, de Dixmude, de Roulers. (p. 213)
Le Roi, en exil ! C'est au Havre qu'on l'a accueilli. Intrépide, il a fait son devoir : c'est souvent fort dangereux. [...] Son royaume ravagé et conquis. Son trône renversé. Son armée ruinée. Ce pays doux et paisible où il voulait régner bienveillant et familier, aidé par sa reine simple et caressante, tous ces rêves d'une existence harmonieusement proportionnée, détruits en deux mois où chaque jour apporte quelque déception. (p. 216)