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De l’attitude ambiguë de certains Belges et du quotidien en temps de guerre

En octobre, le journal d’Eekhoud s’ouvre sur ce constat :
Voilà donc plus de deux mois que nous vivons dans ce cauchemar et il n’y a pas encore d’apparence que nous en soyons débarrassés. Bien au contraire. Les événements tardent à se décider. Les belligérants restent sur leurs positions dans l’Oise et l’Aisne.(1er octobre, p. 217)
Malgré une morosité ambiante, les activités semblent se rétablir et Eekhoud, en tout cas, reprend ses cours à l’Ecole normale des filles et des garçons ainsi qu’à l’Académie.
La ville où j’ai flâné ce matin après m’être rendu d’abord aux bureaux de l’Instruction publique de Schaerbeek et ensuite chez Morichar pour m’entendre au sujet de la reprise de mes cours du soir – la ville était plus morne, plus déserte que d’habitude. C’est même la première fois qu’elle m’a paru si triste. Effet des dernières proclamations, sans doute. Effet surtout de l’angoisse, du doute, de l’incertitude, de cette lenteur – inévitable cependant, car la moindre faute de tactique pourrait coûter cher à celui qui la commettrait – des opérations en France, et aussi des Russes en Allemagne. […] Le "brutal" gronde plus fort et plus continûment que jamais, le fracas en semble aussi plus rapproché qu’hier. Un pauvre vieux mendiant malinois qui s’est réfugié à Bruxelles depuis plusieurs jours et à qui nous faisons la charité, nous raconte qu’un autre Malinois a fui ici ce matin à cause d’un nouveau bombardement, et que ce copain lui a apporté la nouvelle que les Belges auraient repris Malines. En ce cas le canon qu’on entendrait serait celui de la bataille que se livrent les deux armées pour la possession de cette ville. (1er octobre, p. 218-219 et 223)
Eekhoud se livre à des réflexions sur les sentiments que lui inspirent la race germanique et l’attitude de certains Belges à leur égard. Il s’appuie notamment sur un article de Maurice Maeterlinck, qu’il retranscrit, intitulé "Après la victoire", paru dans le Daily Mail dont voici un extrait :
On m’a fait lire hier soir chez De Glin un excellent article de Maeterlinck développant cette idée qui est aussi le mienne : "Les peuples ont le gouvernement qu’ils méritent et il faut les tenir responsables de ce gouvernement". Conclusion : pas de pitié pour les Allemands : il faut les écraser sans merci puisque ce peuple qui se piquait de civilisation, de Kultur comme ils disent, représente la force brutale, sauvage, inique de la barbarie la plus monstrueuse. » (4 octobre, fascicule inclus dans le journal et numéroté à part, p. 9-10)
Le 10 octobre, Anvers tombe et l’inquiétude quant à une annexion de la Belgique par l’Allemagne se renforce. Les Belges semblent avoir des avis partagés sur cette hypothèse et Eekhoud s’en inquiète. Le 19 octobre, il écrit :
A voir les allures des Allemands ils comptent nous rester pour longtemps ; on leur attribue même l’intention de faire proclamer dès maintenant par le Reichstag l’annexion définitive de la Belgique à leur Empire ! Devant ces envahisseurs nous nous trouvons un peu dans la situation des Anglais devant les Martiens comme la décrit Wells dans la Guerre des Mondes. C’est la même stupeur, la même consternation. Nous ne pouvons nous habituer à cette idée d’avoir cela chez nous, en maîtres, en dominateurs. Quand je dis nous, j’exagère peut-être, hélas ! Une partie de la population, commerçants sordides ou ouvriers naïfs, se laissent prendre aux allures patelines, familières, cordiales de ces soudards. Certes, j’admets que beaucoup de ces soldats qui s’attendrissent sur nos enfants en songeant aux leurs, qui les choient, qui leur font risette en les prenant sur leurs bras, sont sincères et placides au fond. Mais je crois aussi que la plupart obéissent à une tactique, à un mot d’ordre. Il s’agit de se faire bien voir du peuple, de lui inspirer confiance, de lui paraître meilleur et plus près de lui que nos gouvernants et nos dirigeants. C’est surtout les Flamands qu’ils entreprennent de cette façon. En conversant avec eux ils leur font sans doute entendre que leurs langues se rapprochent, s’identifient presque à peu de nuances près. Les simples sont tout ravis de converser en allemand sans qu’ils se fussent doutés jusqu’à présent de leur science. Il y a là double jeu : s’insinuer dans les bonnes grâces de la masse, de manière à les faire consentir à une annexion à leur rendre celle-ci toute logique, toute naturelle ; et d’autre part les opposer à la bourgeoisie lettrée, aux fonctionnaires, aux intellectuels, à l’élite, aux artistes, bref à tous les fervents de la France, fomenter au besoin, une révolution, une guerre civile à leur profit. Hélas, les horribles sentiments de lucre aidant, on a déjà vu comme me l’écrivait Albert Gxx, de Zwynaerde, des ruraux de Flandre faire cause commune avec les Teutons, les avertir de la présence des nôtres, et par contre taire et cacher à ceux-ci la présence des [Barbares ?] dans leurs villages de manière à faire tomber les Belges dans des embuscades et des traquenards. Hier on me racontait encore que la fourberie et le machiavélisme des Boches va jusqu’à [ ?] de vivres et même de vêtements les ruraux fugitifs des régions éprouvées par la guerre ! Heureusement, ces trahisons, ces défections ne se produisent que dans les Flandres, les Flamands du Petit Brabant et du Hageland se sont conduits en patriotes et en héros. De ce côté, l’honneur flamand est sauf. En Flandre aussi les curés ne se sont point comportés comme dans le reste du pays. Ils se sont montrés cléricaux et ultramontains irréductibles, en fulminant contre la France et la République ; en attribuant un rôle chrétien et providentiel à la luthérienne Allemagne ! Ah, qui nous dira le mal que flamingantisme et cléricalisme, ces deux "obscurantismes" ont fait à ce pauvre pays ! Hélas, n’est-t-il pas trop tard ? Mais ne récriminons point encore, attendons. Le mal n’est peut-être pas irrécupérable. (19 octobre, p. 5-7)
Eekhoud déplore le manque de patriotisme de certains de ses concitoyens et, en particulier, leur facilité à se laisser berner par une forme de facilité et de charme qu’exercent sur eux des soldats allemands "athlétiques", qui ont pris le Parc de Bruxelles pour une zone d’entraînement. Il s’emporte :
A tous ces ingrats, ces Belges honteux ou indignes, à toutes ces grenouilles qui demandent un… Kaiser, il conviendrait d’apprendre ce que représente le régime allemand, le militarisme, le féodalisme prussien, l’esprit d’hiérarchie prussien, introduit [ ?] dans toute la vie sociale, de les édifier sur ce que les Allemands, le jour où nous serons incorporés dans le grand, le puissant, le prestigieux empire germanique !! Mais comprendraient-ils ? Sceptiques incorrigibles, ils ne croiront à la tyrannie, aux vexations administratives, politiques et économiques que leur réserve le peuple élu de Dieu, que le jour où ils seront dérangés dans leur torpeur de jouisseurs reconnaissants et apathiques ! (19 octobre, p. 5-7)
Le 23 octobre, Eekhoud fait état des premiers rationnements alimentaires :
Ce matin, le boulanger nous déclare qu’à partir de demain et jusqu’à nouvel ordre nous n’aurons plus de pain que d’une livre.
Comme d’autres de ses contemporains, Eekhoud commente largement le sort réservé à la presse belge et les difficultés qui s’en suivent d’obtenir des informations crédibles.
Il n’y a plus que des nouvelles allemandes (souvent erronées ou du moins incomplètes et forcément discrètes) et de fausses nouvelles. Des soi-disant résumés du Times qui se vendent autour de la Bourse, sont inventés de toutes pièces, ne contiennent pas un mot de vrai. Le Times se vend 200 frs ; c’est pour rien. Le lire, l’emprunter coûte jusqu’à 20 frs. Il paraît que le produit de la vente et de la location est affecté à nos bonnes oeuvres. L’industrie des faussaires est poussée si loin qu’il s’imprime à Bruxelles de faux journaux de Lille, voire de Paris, le Progrès du Nord entr’autres et le Journal de Paris. Un des derniers canards lancés par les Français était la prise de Metz par les Français. Aucun journal sérieux ne confirme ce bruit. Les faussaires publiaient cependant un communiqué officiel émanant du gouvernement de Bordeaux ! Ah les sacripants ! Ce qu’ils mériteraient le [ ?] ! Je ne parle pas des misérables à leur solde, voyous à tout faire qui se chargent du débit de cette marchandise interlope, pour se procurer quelques sous, une croûte de pain ! Mais de ceux qui organisent cette exploitation de la crédibilité et de l’impatience, de l’angoisse fébrile du public ! (25 octobre)

De tous les côtés, la propagande bat son plein et il est très difficile, voire impossible dans ces conditions de discerner le vrai du faux.

A nouveau, il se montre particulièrement critique face à l’attitude de certains Belges :
La vogue, à présent, parmi nos incorrigibles curieux et badauds est aux excursions en auto, en landau, en break voire en simple charrette, aux contrées et aux localités les plus éprouvées durant le siège d’Anvers. On se rend ainsi à Eppeghem, à Malines, à Waelhem. Avant-hier matin, en ville, je lisais écrit à la craie sur les flancs d’une de ces charrettes : Malines par Eppeghem. Le voyage en auto jusqu’à Anvers coûte 25 frs par tête. Il y a huit jours c’était 40 frs. On va même jusqu’en Hollande.

La curiosité malsaine et le voyeurisme ne sont décidément pas une invention récente !

Son épouse lui rapporte des épisodes similaires :
Cornélie qui revient de la ville vers midi me raconte que par ce dimanche tiède ensoleillé c’est un véritable exode de curieux et de badauds vers les campagnes où l’on se battit si furieusement en ces derniers temps. Les trams qui revont [sic !] jusqu’à Vilvorde ont trois voitures et on les prend d’assaut. C’est aussi une file de charrettes, de tonneaux, de véhicules de toute sorte. On croirait à la plus connue des Kermesses ! Et cette cohorte [ ?], ces cavalcades ou processions de familles endimanchées ont l’air véritablement à la fête, à la rigolade ! Ce que cette guerre nous aura déjà réservé de surprises, d’anomalies, de spectacles et de phénomènes rien moins qu’à l’honneur de notre frivole et insouciante humanité ! (25 octobre)

Les derniers jours du mois sont marqués par les nouvelles en provenance du front, qui après Anvers, s’est déplacé vers l’Yser. Les troupes belges s’y distinguent, ce dont Eekhoud s’enorgueillit. Le 31 octobre, il se montre confiant face à l’arrivée de troupes alliées, à même de contribuer à la victoire finale.