Archives et Musée
de la Littérature
Bibliothèque Royale
(3eme étage)
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Belgique
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Les frères Christophe

Originaires de Verviers, Léon et Lucien Christophe semblaient avoir devant eux une carrière toute tracée dans le commerce de la draperie. C’était sans compter sur la guerre qui viendra bouleverser leur vie : Léon trouva la mort le 30 septembre 1918, près de Morslede, lors de l’offensive victorieuse, après avoir combattu pendant près de 4 ans. Lucien, de son côté, devenu sous-lieutenant d’infanterie, cédera, après 1918, à ses penchants littéraires. Il sera journaliste puis fonctionnaire au Ministère des Sciences et des Arts, sans pour autant négliger ses activités de créateur et d’animateur littéraire. Après avoir co-fondé les Cahiers des poètes au front, il produit une pièce de théâtre, de la poésie et des essais critiques, devenant membre de l’Académie royale de Langue et Littérature françaises de Belgique en 1945, ainsi que co-fondateur des Archives & Musée de la Littérature en 1958.

Dans Priorité aux crocus (1968), texte dont les Archives & Musée de la Littérature possèdent le manuscrit inédit et qu’a contribué à dévoiler en 2012 Vincent Radermecker (AML), Lucien Christophe rend un hommage sensible à son frère. Il y évoque leur engagement commun, à travers la Hollande, avant de gagner le front de l’Yser. Il parle aussi des craintes de leur mère et de son angoisse particulière pour Léon :
Son instinct de mère faisait allusion à une certaine ligne de guignon que Léon avait côtoyée et parfois traversée dans sa jeunesse et qui, entrant dans la zone de mort, allait l’y attirer irrémédiablement. Les choses s’accomplirent selon son pressentiment. Après quatre ans d’épreuves épuisantes, à quarante jours de l’armistice, Léon tomba, frappé à mort. (Confluências, Série belge, n°21, 2012, p. 349)
Mais en ce mois d’octobre 1914, une forme d’insouciance et de légèreté domine encore la lettre que Léon Christophe, alors âgé de 33 ans, envoie à sa soeur Lucette, réfugiée en Angleterre. Dans un style ampoulé, il lui fait part du quotidien familial et des difficultés qu’il éprouve à se concentrer sur d’autres sujets que la guerre :
Je voudrais pouvoir m’occuper de quelque travail littéraire, mais j’en reste aux projets, faute de savoir m’abstraire des invincibles préoccupations actuelles. La dernière idée que je me suis plu à caresser consistait à entreprendre la description de la vie publique à Verviers depuis le 4 août ; il s’est passé mille petits faits qu’on relirait plus tard avec intérêt, mais suis-je bien homme à réaliser ce travail ?
Cette velléité de témoignage se double d’une intention charitable :
J’avais vu là surtout – peut-être m’illusionné-je cruellement ? – une occasion de faire un peu de bien dans la mesure de mes moyens : éditée à mes frais, j’aurais fait vendre ma brochure au profit des victimes de la guerre.
Ensuite, Léon évoque leur père et la manière dont il supporte ce quotidien bouleversé :
[…] tu te demanderas sans doute plus d’une fois encore comment cet homme, qui, en temps ordinaire, ne pouvait souffrir l’inactivité, peut supporter le repos complet auquel nous soumettent les circonstances. Je crois décidément à ce qu’on appelle la grâce d’état, car Père se montre, après les semaines de ce régime, moins abattu qu’on ne le supposerait. Il va de temps en temps voir aux Beaux-Arts d’où le vent souffle (L’Harmonie est fermée et transférée provisoirement à l’Emulation) et dire son petit mot dans l’Etat-major civil et volant qui, au coin des rues, prévoit, dirige et rectifie les opérations.

Les quelques lignes de la missive d’un frère à sa soeur témoignent du quotidien d’une famille verviétoise, sur fond à la fois d’inquiétude et d’une forme d’attente, que Léon et Lucien décident de briser quelques semaines plus tard, en s’engageant volontairement.