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La chute d’Anvers et la question de la presse vues par Adrien Bayet

Les passages reproduits ci-dessous sont extraits de :
Belaatik, N.-A., Un Bruxellois face à l’information pendant la Grande Guerre.
Le journal d’Adrien Bayet (1914-1918)
, Mémoire de Master inédit, ULB, 2014.

Le 9 septembre 1914, la fin de la bataille de la Marne se traduit par l'arrêt de l'offensive en France que les Allemands avaient imaginée rapide. Moment charnière dans la guerre, les états-majors comprennent, à ce moment-là, que la guerre sera plus longue que prévu. Conséquence collatérale de cette redirection stratégique, l'occupant allemand en Belgique pensera différemment l'organisation du territoire conquis. En matière de presse, il s'agit de resserrer la censure.

Le 8 septembre, le bourgmestre Adolphe Max avait fait parvenir aux commissariats la décision allemande de ne permettre la vente que des journaux suivants à Bruxelles : Kölnische Zeitung, Kölnische Volkszeitung, Berliner Nachrichten, Düsseldorfer-General-Anzeiger et Nieuwe Rotterdamsche Courant. Quatre journaux allemands et un hollandais sont les seuls autorisés à être lus, par le Gouverneur Général, tous les journaux belges ayant refusé de se soumettre à la censure. Cette situation neuve n’échappe pas au Dr Bayet, ce dont il témoigne dans son journal. Les premiers journaux bruxellois créés sous l'occupation vont ensuite paraître, comme Le Bruxellois, le 18 septembre. Bayet n'y fera, durant cette période, ni de ce dernier ni d'autre, aucune mention.

Mis à part le Matin d'Anvers qui évoque le repli belge face à l'armée allemande, toute la presse clandestine vaut, pour Bayet, pour son récit de la situation sur le front français. Ses attentes sont énormes, tant la soif d'une vengeance et d'un châtiment aussi rapide que la trahison ne fut violente, constitue l'unique raison de ses lectures.

Le mois d’octobre verra s'effondrer la résistance de la dernière grande ville du pays. Anvers tombe ainsi le 10 octobre 1914, avant Gand, dernier bastion de la presse belge dont les rotatives tournent encore sur le territoire, avant leur exil vers l'étranger.

L'annonce de la prise d'Anvers est apprise avec effroi :
Anvers se serait rendue à la suite d’une émeute des dockers, 40.000 hommes seraient prisonniers. Non, ce n’est pas possible ! […] Je cours en ville à 9 h du soir ; à la porte de Namur l’on me dit que le bruit est exact et qu’il est affiché à la Kommandantur ; j’y cours ; rassemblement, le coeur me bat. Aucune affiche ! (p. 116)
Bayet poursuit sa recherche d’information :
Je cours rue de la Loi : l'affiche était là ! [...] Donc c'était vrai ! [...] je me sens comme mort, pourvu, pourvu que la honte nous soit épargnée ! (p. 118, 10 octobre 1914)

Son grand dam est moins la chute d'Anvers, que la honte de la reddition que relate l'affiche. Fait aggravant, aucun journal n’est disponible à l'horizon, qui pourrait lui donner une version différente de l’officielle. Plus tard, dans la journée, il rencontre une connaissance du nom de Tassel, d'après qui la "reddition aurait été un fait concerté avec les Alliés" (p. 119. Il pourrait s’agir de l'ingénieur Emile Tassel, son contemporain, familier de l’Institut Solvay comme lui).

Bayet peut souffler :

Dans notre peine, c'est un soulagement de savoir qu'il n'y a eu ni reddition ni panique. [...] Si l'annonce de cette retraite est avérée, c'est un beau fait d'armes. (p. 120)

Au pire succède donc le meilleur. Le cheminement entre ces deux extrêmes a d'ailleurs été partagé par de nombreux Bruxellois ce jour-là. Certains refusent même de croire au contenu de l'affiche allemande. La défiance est telle que toute nouvelle, si tant est qu'elle soit allemande, est perçue comme fausse. Les derniers journaux édités à Gand et Anvers cessent de paraître, et la foule est habitée de toutes les contradictions, chacun habillant sa lecture des faits selon ses propres croyances. Bayet a foi, lui, en son esprit critique, et se rassure du fait de la cohérence de l'argument proposé.

Il y croit d'autant plus que ses sources proviennent du même monde bourgeois que lui. Le même jour, Bayet rencontre un ami, revenant de Genève, qui lui rapporte la nouvelle d'une grande victoire française du côté de Lille, lue dans les éditions spéciales françaises. Lorsque les journaux étrangers n'arrivent plus, ce sont les personnes qui voyagent qui s'en font le relais et deviennent ainsi les vecteurs des informations recherchées.

La journée du 10 octobre se termine donc plutôt positivement, pour celui qui peut tout expliquer, même le pire, tant que la confiance en les plans alliés est complète. Le lendemain, Bayet relate qu’il se "réveille le coeur angoissé par les émotions [de la veille]" (p. 121). Un sentiment patriotique profond et sincère l’envahit :
Involontairement, comme en ces jours de misère, on se sent attaché à la patrie par des sentiments dont, en temps de paix, l’on ne ressentait ni l’exclusivité, ni la force. Je cherche à démêler en moi, les causes de cet amour pour ce qui est le sol natal et de haine pour ceux qui l’ont envahi. Je me souviens qu’en temps de paix, maintes fois j’ai manqué contre mon pays et contre ceux qui l’habitaient. J’étais choqué par le manque l’intellectualité (p. 121) […], le pan-béotisme de la population ; à part les Ardennes qui esthétiquement sont superbes, je trouvais le plat pays laid, sans caractère, les bâtisses sans cachet, sans tendances artistiques ; le climat y est froid, pluvieux, désagréable. Combien de fois, au cours de mes voyages dans les pays du soleil, ne me suis-je pas dit qu’il fallait être fou pour continuer à habiter la Belgique. […] » (p. 122)

Mais la guerre éclate et l’adhésion patriotique de Bayet se montre totale, absolue et inconditionnelle.

A n'en pas douter, l'opinion qu'il se fait de la stratégie de la Triple Entente atteint des sommets dans ses notes du lendemain, malgré les nouvelles en demi-teinte qu'il trouve dans Le Times :
Peut-être même, la lenteur de l'offensive française est-elle concertée et calculée afin de pas refouler trop vite l'armée allemande et soulager ainsi l'armée russe. Le ton réservé des dépêches françaises cache évidemment quelque chose. (p. 126, 11 octobre 1914)

Son optimisme continue à se marquer dans les jours qui suivent, contrastant avec l'image habituelle d'un mois d'octobre plus trouble que jamais. La disparition des journaux gantois a aussi comme conséquence de voir arriver d'autres publications clandestines à Bruxelles. Ainsi Bayet se procure-t-il Le Journal de Roubaix et Le Réveil du Nord. A l'avancée allemande en Flandre, répond donc l'arrivée de journaux du Sud. La demande est telle que des faux exemplaires voient le jour.

Un journal catalyse principalement les espoirs et les aspirations des Bruxellois : Le Times. Les rumeurs ont ainsi toutes en commun que ceux qui les colportent "connaissent tous le Monsieur qui a vu Le Times" (p. 133, 14 octobre 1914). Le contenu de ces extraits est à la mesure des attentes, annonçant des défaites allemandes en France, "laissant 30,000 à 200,000 [soldats allemands] (suivant l'extrait) sur le carreau" (p. 133). Le journal anglais est devenu un véritable produit de luxe. Outre des contrefaçons qui circulent, son prix atteste de son nouveau statut. Celui-ci peut atteindre les 100, voire 150 francs (p. 160, 24 octobre 1914). Même si le journal ne répond pas toujours à l'attente de Bayet, lui qui ne veut entendre parler que de victoire alliée, la dépense est toujours faite, et le succès du journal jamais démenti.

C'est à partir du 16 octobre que Bayet va se rendre compte plus sûrement de la réalité du conflit. A propos de la retraite déplorable d'Anvers, il déclare, qu'"actuellement, il n'y pas plus de Belgique" (p. 137, 16 octobre 1914). Sa frustration est à son comble, elle aussi :
Des faits graves, uniques, définitifs, des batailles telles que l'Histoire jamais n'en enregistrera se passent à 100 km de nous et nous ne savons rien... (p. 141, 16 octobre 1914)

Des éléments de réalité ne peuvent donc rester longtemps ignorés, malgré l'optimisme ambiant. Amertume et patriotisme cohabitent inextricablement durant cette période. C'est à travers le manque que constitue la disparition de la presse que l'on peut dès lors se rendre mieux compte de sa fonction. Plus que la vérité, ou l'opinion, elle assure plus certainement leur mesure. Et les canaux parallèles – rumeurs, colportées par la foule ou par des cercles connus – n'ont pu, nous l'avons vu, remplir cette fonction très longtemps.