Archives et Musée
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La guerre ne sera plus très longue

Georges Eekhoud continue de consigner ses impressions dans son journal. En ce mois de septembre 1914, l’état de guerre se manifeste de manière plus concrète. Et le temps reste au beau fixe.
Ironie cruelle de la nature qui fait honte aux hommes de leur férocité et de leur barbarie ! (p. 137)

Eekhoud rend compte de son quotidien, de ses longues promenades à travers Bruxelles, et de cette progression des signes de guerre.

Les blessés et les prisonniers arrivent dans la capitale :
Je revois encore le fourgon de blessés faisant partie du train arrêté hier vers midi devant chez moi. Je songe à ce pauvre homme gisant sur la paille et balançant la tête d’un air de détresse, aspirant à la fin du voyage, peut-être à la fin de tout voyage ! Et l’ambulancière qui le contemple avec une mélancolique douceur et le soldat '[mot illisible] garde' qui cause gravement avec un autre soldat de service sur la voie. (2 septembre, p. 142)
Le canon se fait entendre à Bruxelles, signe de combats dans le "Petit Brabant" :
Hier je me suis réveillé au bruit du canon. C’est même la première fois que je l’ai entendu si distinctement, et la canonnade très nourrie s’est prolongée durant presque toute la matinée. L’après-midi j’ai appris que l’on s’était battu sur une très grande ligne depuis Londerzeel jusqu’à Eppeghem et au-delà. Il se confirme aussi qu’une grande bataille très désastreuse pour les Allemands aurait été livrée il y a deux ou trois jours à Termonde. Les nôtres auraient inondé les polders de l’Escaut dans lesquels les Allemands seraient allés se noyer ou s’embourber avec leur artillerie. (4 septembre, p. 146)
Le canon tonne à Lippelo, Thisselt, aux environs de Duffel, d’une part et de Pulle d’autre part. On se serait aussi battu près de Lierre. (8 septembre, p. 150)
L’environnement sonore rappelle régulièrement les combats :
Ce matin, avant cinq heures, je me réveille aux roulements d’une canonnade formidable, la plus forte que nous ayons entendu depuis la guerre ; un tonnerre continu et nourri, un grondement sourd et prolongé ; les coups se suivent de seconde en seconde. Et cela tout près de Bruxelles. Il est près de neuf heures et cela ne diminue pas... (27 septembre, p. 200)
Les massacres et atrocités se dévoilent :
Il se confirme – les Vandales l’avouent même dans une proclamation - qu’ils ont bombardé et détruit l’auguste cathédrale de Reims, un des plus beaux monuments gothiques, le temple historique par excellence, où se faisaient couronner les rois de France, où Jeanne d’Arc mena Charles VII après la déroute de l’étranger ! Pour excuser cet attentat inqualifiable, ce sacrilège sans nom, ils allèguent que Reims se trouvait dans leur ligne de tir... Que nous réservent-ils encore ? Après la réprobation déchainée par la destruction de Louvain, on aurait pu s’imaginer qu’eux-mêmes reculeraient devant de nouvelles abominations de ce genre. Et voilà qu’ils semblent vouloir enchérir encore sur des crimes à côté desquels ceux des Barbares des premiers siècles paraissent anodins ou du moins plausibles et explicables ! (22 septembre, p. 189)
Cependant, les journaux, les proclamations publiques laissent entendre, dès la fin de septembre, une toute prochaine débâcle de l’armée allemande qui subit maintes défaites. L’espoir d’une prochaine victoire des Alliés renaît. Eekhoud copie intégralement le "superbe article signé Jean Richepin qui parut dans le Journal de Paris" et qui s’ouvre sur ces mots :
Taïaut ! Taïaut !
Sans doute elle n’est pas encore à bas, elle n’est pas encore forcée, reconduite jusqu’à sa bauge, et prête d’y être servie au plus tôt, la Bête féroce, la Bête enragée qui nous avait sauté à la gorge. Aussi n’est-ce pas son hallali que je sonne. Mais elle a commencé à reculer quand même. Elle ne fait plus tête, elle est en fuite. Au lieu de son mufle hideux, dont les crocs avaient déchiré des corps de vieilles femmes et d’enfants, au lieu de cette gueule qui rugissait notre extermination comme si elle était la trompette du Jugement dernier, ce qu’elle nous montre depuis hier, la Bête féroce, la Bête enragée, la Bête immonde, c’est son train de derrière. (p. 206)