Archives et Musée
de la Littérature
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Ne pas piller, ici ce sont des braves gens

En 1914, Maurice Duwez a 33 ans. Il est docteur en médecine, a déjà publié quelques romans et participé à des revues telles que Le Thyrse, La Revue Générale et Le Mercure de France. Volontaire comme médecin sur les premières lignes du champ de bataille dès le début de la guerre, il y tient un journal qui paraît en 1917 chez Calmann-Lévy sous son nom de plume, Max Deauville.

Jusqu’à l’Yser offre un témoignage de première main d’un de ceux qui ont été le plus exposés aux horreurs de la guerre. Présenté sous forme de journal, ce livre qui a été réédité en 2013 aux Editions De Schorre, évoque en ce mois de septembre 1914 les mouvements de troupes autour d’Anvers. En voici quelques extraits (tous tirés de l’édition de 1917).

Au début du mois, la fatigue tenace et une forme de lassitude se font déjà sentir.
Les heures de la nuit se succèdent à la monotonie. Rien ne vient les troubler. Où allons-nous ? Déjà les hommes ne s’en occupent plus comme au début de la campagne. Une sorte de fatalisme s’est appesanti sur eux. Ils ne songent qu’à dormir.(p. 40)
Le jeudi 10, le réveil est à quatre heures du matin. Dès que les troupes sont rassemblées elles se dirigent vers la gare. Cette fois c’est donc vrai, nous allons nous embarquer. Le bruit court que nous partons dans la direction d’Aerschot, et que le combat est déjà engagé.[...] Les hommes sont pleins d’entrain. Ils sont alignés devant les rames de wagons à bestiaux. Au coup de sifflet ils se précipitent à l’assaut comme des collégiens qui partent en vacances. (p. 42)
Au fil de leur périple, Max Deauville et ses compagnons découvrent les traces du passage des troupes allemandes et les signes de leur retraite.
Nous débarquons à Heys-op-den Berg. […] Nous allons croiser des prisonniers. Les officiers commandent le silence. En effet, en voici une vingtaine. Ils défilent, encadrés par des gendarmes à cheval le revolver au poing. Ce sont des landsturm aux uniformes bariolés, les uns en gris, les autres en capotes bleues. Il y a parmi eux un sous-officier à l’air arrogant, les moustaches en croc comme l’empereur. Les autres baissent la tête. [...] Nous commençons à traverser le territoire de Tremeloo. Ici les vandales ont laissé leurs traces. Toutes les maisons ont été incendiées les unes après les autres. Il y en a des centaines. Et comme toutes sont séparées par des champs et des jardinets, il est impossible de songer un instant à la possibilité d’un incendie unique qui se serait propagé. Le feu a été mis méthodiquement, d’après un ordre reçu. (p. 44-45)
Les tranchées allemandes sont bien plus compliquées que celles que font nos hommes, plus profondes aussi. Elles sont constituées par une série de petites niches reliées entre elles, et dans lesquelles un homme peut se tenir à genoux ou assis, à l’abri derrière son parapet. [...] Dans Wackerzeel, toutes les portes portent encore à la craie, en lettres gothiques, les inscriptions allemandes. Elles indiquent le nombre d’hommes et de chevaux à loger. D’autres sont plus significatives. Sur certaines maisons se trouve écrit en toutes lettres : Ne pas piller, ici ce sont des braves gens.(p. 50-51)
Les combats reprennent, presque au corps à corps.
A peine les premiers coups de feu éclatent-ils qu’un de nos jeunes sous-lieutenants est tué d’une balle dans le coeur. Notre artillerie commence à se mettre en branle. Les pièces sont en batterie dans les prés derrière l’église. Leurs obus passent au-dessus de nos têtes. L’un d’eux vient éclater contre une cheminée. Les briques sont projetées parmi nos hommes. Deux d’entre eux sont presque assommés par des moellons. Une balle de fusil vient peu après fendre la peau du crâne d’un troisième. Les pièces font un bruit d’enfer. En un martèlement continu elles frappent leurs coups d’enclume, et l’air au-dessus de nous vibre sans s’arrêter. [...] Un de nos carabiniers revient en titubant. Il est seul, les yeux fixes. Arrivé au poste, il s’affale. Une balle lui a traversé la tête. Son sang coule dans la paille, lui formant une auréole rouge, et il meurt peu de temps après. (p. 52-54)