Archives et Musée
de la Littérature
Bibliothèque Royale
(3eme étage)
4, blvd de l'Empereur
1000 Bruxelles
Belgique
Heures d'ouverture
Lu-Ve : 9h à 17h
Les AML seront fermés du 26 au 30/12/2016.

Avec le soutien de la

L’on ne pense plus à rien qu’à la guerre

Pour le Docteur Bayet, le mois de septembre marque le temps de l’installation physique et morale dans l’état de guerre, dont les signes sont tangibles :
L’on a mis un paquet de 50 hommes à St Pierre ; on les a casernés dans le baraquement. Cela m’a fait une impression vive ; encore une fois, j’ai l’impression matérielle de l’occupation.
Le désespoir et la tristesse le saisissent :
Pour moi, arrivé à mon âge, la question de savoir si nous serons vaincus est avant tout celle de l’orgueil national ; les quelques années qui me restent à vivre, je les passerai comme je le déciderai plus tard, en pleine liberté de décision ; mais pour ces jeunes gens pour la plupart pauvres la question se pose de savoir s’ils resteront, pour toute leur vie, Belges, comme ils sont nés. Et ce n’est pas sans angoisse que parfois je les regarde […] Et je sens que mon coeur est lourd, lourd dans ma poitrine qui respire moins librement l’air natal.
Les nouvelles en provenance des lignes de bataille se font rares et parfois contradictoires. Bayet s’en inquiète et s’interroge sur l’état réel des différents fronts. Le 9 septembre, une « affiche du gouvernement allemand apprend la chute de Maubeuge » alors qu’aucun journal ne parvient plus : leur vente est interdite et même les vendeurs à la sauvette ont disparu. En conséquence, les rumeurs vont bon train, entre communiqués français diffusés via La Flandre libérale et placards allemands qui n’augurent rien de bon pour la victoire alliée. En même temps, le grondement des canons se fait entendre et semble se rapprocher, comme en ce 14 septembre 1914 :
Dès 4 h du matin, deux fortes détonations proches. C’est, me dit-on, un pont qui saute. Mais plus tard, on m’informe que c’est la fabrique de benzine de Haeren.
Le même jour, Bayet apprend qu’Anvers est sérieusement menacée, tandis que la presse diffuse des informations concernant le recul des troupes impériales en France. A partir du 15 septembre,
La circulation des autos, motocyclettes et bicyclettes est interdite en ville, sauf autorisation motivée ; il est interdit, sous peine d’être canardé, de rouler à bicyclette en civil.
Le 16 septembre, un spectacle cause à Bayet
Une impression très forte. Sur le Boulevard du Régent, je vis passer les gros canons, ceux qui ont réduit Liège, Namur, Maubeuge. Ils allaient vers Anvers. Cette vision de la grosse bête mauvaise, en compagnie d’un charroi colossal, cette chose grise, sans éclat, poussiéreuse, m’a chaviré le coeur. Je voyais Anvers pris, le réduit national détruit, plus de Belgique, momentanément, et le Roi avec son armée prisonnier.
L’occupation militaire de Bruxelles se poursuit visiblement et, écrit Bayet,
C’est aujourd’hui que pour la première fois des soldats font la garde Avenue Brugmann ; les trams ne peuvent dépasser la place Vanderkindere
La vie se poursuit néanmoins, rythmée par les bruits des canons, le manque d’informations ou, sans trop savoir ce qui est pire, l’arrivée de nouvelles dont on ignore la véracité – ces deux éléments marquent véritablement la narration de Bayet tout le long du mois. Parallèlement, après un été chaud et sec, la pluie et le vent d’automne semblent régner en maîtres à partir de la seconde moitié du mois. Bayet remarque « un peu plus de nervosité » de la part du « bourgeois ».
Jusqu’ici il avait été d’un flegme étonnant ; à voir la ville, on ne dirait pas que nous sommes au coeur d’un pays dévasté, pendant la plus grande guerre que le monde ait vue.
Et toujours cette recherche effrénée des nouvelles :
La Porte de Namur est un des centres les plus actifs de rassemblement. On commente le peu qu’on sait, l’on s’efforce de trouver dans les quelques petits faits que l’on observe des indices sur les mouvements des troupes.
Aujourd’hui par exemple, les hôpitaux ont été vidés par les Allemands ; l’on a pris les Allemands et les Belges. […] De là à inférer que les Allemands préparent leur retraite il n’y a qu’un pas.

Face aux manques de nouvelles fiables, les hypothèses vont bon train.

Comme Georges Eekhoud dans son journal, Bayet évoque le bombardement de la cathédrale de Reims qui agit comme un symbole.
Mais, ce qui frappe tous d’une douloureuse stupeur, c’est le bombardement et la destruction de la cathédrale de Reims. Cet attentat stupide à la beauté des choses, sans nécessité tactique d’aucune sorte, glace d’une horreur véritable ceux qui en ont connaissance. J’ai vu des gens pleurer, des gens du peuple, qui n’ont jamais vu cette cathédrale mais savaient que c’est beau, s’indigner. Je crois que ce bombardement sans excuse d’une des beautés artistiques du monde aura une répercussion immense dans les affaires politiques.
Bayet conjecture :
Il y aura, en Italie par exemple, un sursaut de l’opinion publique qui pourrait bien forcer la main au gouvernement italien ou en tout cas rendre sa tâche de neutralité plus difficile.
Outre la question obsédante de l’obtention d’informations, Bayet évoque peu le quotidien, si ce n’est dans ce passage :
A Bruxelles, la vie reste ce qu’elle était. Il n’y a pas trace de gêne alimentaire. Le prix des restaurants reste le même qu’en temps de paix et la carte est bien fournie. La ville, dans certains coins, telle la porte de Namur, a un air de demi-fête qui ressemble à un matin d’élections. On forme des groupes, on jase, on fait de la stratégie.
Parmi les réflexions qui parviennent aux oreilles de Bayet, il en est une qui attire son attention en raison du caractère d’obsolescence qu’il lui attribue :
J’ai cru discerner que l’idée que [la bourgeoisie] se fait de la guerre est celle que les lectures sur la guerre de 1870 lui ont laissé dans l’esprit. […] L’impatience que l’on sent dans la foule pour la lenteur des opérations montre qu’elle n’a aucune idée de ce que doit être la guerre moderne et qu’elle n’a tiré aucun enseignement de la guerre de Mandchourie et de celle des Balkans.
Le 27 septembre, en chemin vers l’hôpital, Bayet apprend l’arrestation d’Adolphe Max, bourgmestre de Bruxelles, alors que les sons des canonnades ne cessent de toute la journée.
Le jour tombe peu à peu et toujours ce canon qui, inlassablement, tonne...
Mercredi 30 septembre. Encore un mois écoulé ! Je me fais la réflexion que c’est à la fois long et court. Le voyage que je fis à Lyon vers la fin de juillet, mon passage à Reims, tout cela me paraît lointain. Il me semble que c’était l’an passée et d’autre part, les événements de la guerre, les émotions qu’ils ont suscités en moi me semblent si proches ! On dirait qu’entre la fin du mois de juillet et le commencement d’août, il y a eu un hiatus. Et de fait, il doit y en avoir un, tant les préoccupations, les occupations, les conditions de vie et de pensée se sont modifiées. Nous ne sommes plus les mêmes hommes qu’avant, la société se trouve bouleversée par la subversion totale de la table des valeurs sociales. L’on ne pense plus à rien qu’à la guerre et si, d’aventure, la pensée s’en détache, le grondement des forts vous y ramène brutalement.