Archives et Musée
de la Littérature
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Chère chère Nelleke

Dans cette longue missive (ML 02137/0012-0015) adressée à sa femme Nel, Rik Wouters relate, avec force détails, les dangers qu’il a encourus sur le champ de bataille et comment il a tenté de déserter. Elle n’est pas datée mais remonte probablement aux premiers jours du mois d’août 1914.

Chère chère Nelleke,
Tu sais donc par Jules que je ne suis pas mort au combat, comme le bruit court à Bruxelles, j’avais même trouvé l’occasion de fuir, grâce à la lâcheté de notre commandant, qui a profité de la première occasion de battre en retraite, mais hélas pour nous conduire dans un chemin où on passait en plein feu de trois côtés, pendant que les Allemands restait [sic] invisible [sic] à cause que ce petit chemin était bordé d’une haie haute et dense. Ce n’était [que] du sifflement de balles au dessus de notre tête, mais hélas beaucoup y ont perdu la vie, et je crois fortement que le commandant y a [péri ?] le premier de la [notre ?] déroute, et un sauf qui peut, me donnant avec d’autres camarades l’occasion de nous cacher dans une maison où j’ai eu l’occasion de soigner deux blessés, entre autres un Malinois jeune avocat, nommé [Caluwaerts ?], salement blessé et qui a vu mourir son frère à côté de lui. C’était très triste à voir, tellement ils [sic] souffrait, j’ai fait de mon mieux pour le soulager.
Après le départ des blessés pour l’ambulance, l’affollement [sic] des autres était à son comble et c’est alors que je me suis habillé en bourgeois pour aller parlementer avec un officier allemand, qui m’a très mal reçu, sans doute qu’il préfère tuer les soldats que de les faire prisonnier. C’était mon tour de perdre mon calme, et je suis foutu le camp droit devant moi, pour arriver quelques instants après dans les mains d’une sentinelle allemande, et plus moyen de rebrousser chemin. J’ai donc de cette façon été envoyé à travers toute leur armée de ce [front ?], en m’obligeant à dormir à Visé, dans leur corps de garde où l’officier nous a montré trois bourgeois pendus pour avoir tiré sur leurs soldats ! Le lendemain ils nous ont expédiés à Maestricht où j'ai dormi chez la police, qui le lendemain nous a envoyé [sic] en Belgique. Evidemment j’avais [soin ?] de [cacher ?] mon identité. Arrivée en Belgique, nouvelle arrestation, et nouveau renvoi en Hollande mais en cours de route, nouvelle [arrestation ?], c'est alors que j’ai demandé s’il n’y avait pas moyen de gagner Bruxelles en train, ils mon [sic] dit que oui, par Maaseik, où je suis allé. Là ont ma [sic] gardé deux nuits parce qu’il n’y avait pas de train. Je suis enfin arrivé lundi soir. Fourbu et ne tenant plus de la tête.
Voilà mon odyssée.
Le spectacle affreux de tous ces jeunes morts m’a affolé, j’ai pensé pouvoir fuir avec toi car je ne sais pas me résoudre à me séparer aussi brusquement de toi, je t’aime tant chère Mocke. La vie est si belle, et pourra l’être tant pour nous deux, vraiment je ne peux pas, je ne peux pas. Mais voilà, ceux sur qui je comptais pour cela, ont peur (entre nous) je vois bien ça, il leur a pris le délire patriotique ; moi j’emmerde cela, toi et mon art me suffisent, sont absolument nécessaires à ma vie, la mort, même pour la patrie c’est zéro. Pour moi devant tous ces morts ont [sic] sent bien tout ça.
Ont [sic] ma [sic] donc conseillé, après avoir eu l’avis de gens compétents, de rentrer en mon régiment, qui il parait n’est plus à Liège, si donc ont [sic] me punit pas et si l’aventure de la guerre m’épargne la mort, ce serait évidemment la meilleure des idées. Je vais donc essayer et tu auras de mes nouvelles très tôt.
Je ne regrette qu’une chose c’est de ne pas t’avoir vue, de ne pas avoir pu te serrer dans mes bras, ça m’aurait fait tant de bien, et donné du courage.
En toute circonstance ne désespère pas trop vite, tu pourras au besoin si je dois retourner au feu, chercher chez Moreau quoi que ce soit pour [ma santé ?] malade. Je te le ferai savoir, et alors ne regarde à rien pour me l’apporter personnellement, n’est-ce pas. Donc bon courage et soigne toi bien pour qu’à mon retour, je retrouve ma belle Nel, n’est-ce pas. Ne te tracasse pas trop avec ta soeur, laisse ce soin à ta mère et ton autre soeur, tu a [sic] déjà assez. [ ?] bien la boîte et attention à mes affaires de mon atelier. J’espère toujours et je veux je veux te revoir. Et t’embrasse beaucoup beaucoup. A toi ton Rik.