Archives et Musée
de la Littérature
Bibliothèque Royale
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La confusion règne

A partir de la mi-août, le doute et l’incertitude pèsent. Le 17, Georges Eekhoud écrit :

Pas de nouvelles du théâtre de la guerre, depuis les combats de Haelen, de Diest et d'Eghezée. La grande bataille se prépare, une bataille qui pourrait durer huit jours à ce qu'explique le Times. Etant donné les conditions uniques, encore inédites dans lesquelles se présentent les forces en présence. Un front de 400 kilomètres ! […] Les journaux n'ont plus qu'une édition par jour. La censure est établie. (p. 80)

Le 20, les Allemands font leur entrée à Bruxelles :

C'est fini de manifester patriotiquement. Les rues, du moins dans les faubourgs, se dépavoisent. On rengaine les drapeaux et l'on serre les cocardes et les boutonnières tricolores ! Et maintenant, ignorant tout de ce qui se passe aux armées, privés de journaux et de courriers, séparés du reste du monde et du pays, nous allons entrer dans un nouveau cauchemar, prédit l'autre jour par Destrée : le cauchemar de Occupation, de l'angoisse. (p. 85)

Certains quittent la ville ou cherchent à la quitter. Le 21, Eekhoud écrit :

Hier les Allemands ont défilé durant des heures par la ville, boulevards et avenues. Ils ont suscité infiniment de curiosité et le badaudaire a trouvé amplement à se satisfaire. Le soir, aux terrasses des cafés, on ne parlait que des « envahisseurs », et les femmes surtout, avec une certaine complaisance et sur un ton d’admiration ; pas un détail de leur tenue et de leur équipement qui leur aient échappés. Pour ma part, je me serais dispensé de ce spectacle, mais l’après-midi, vers 6 heures, comme j’étais attablé à la terrasse de De Glin, une partie de leurs troupes a défilé par les Deux Ponts et l’avenue de la Reine se rendant à Laeken où ils occuperont les casernes. Ils étaient vêtus d’uniformes khaki, roussâtres ou plutôt gris réséda, et d’assez amples blouses à ceinturon, culottes bouffantes, grandes bottes, casques à pointe. Des chariots de munitions et de vivres les accompagnent. Une partie chantait un choeur à l'unisson, chant grave, plutôt triste, sorte de choral ou de mélopée, dont le rythme seul avait quelque chose de martial. Beaucoup semblaient exténués. Un policier encadré de quelques gradés ouvrait la marche et leur servait de guide. On les vit défiler, je ne dirai pas avec sympathie, mais avec une sorte de serrement de coeur, dans lequel entrait certes plus de commisération que de haine. Je les vis passer durant près d'un quart d'heure. (p. 87-88)
Si Eekhoud souligne la correction des Allemands,
Ils pullulent en ville, comblent les cafés, se répandent dans les magasins, mais payent leurs consommations et leurs emplettes. Ils sont plutôt encombrants que grossiers et agressifs. (p. 93)
il déplore le comportement de certains Bruxellois :
On m’a rapporté des traits plutôt fâcheux de la mentalité des badauds et curieux bruxellois, affriolés, intrigués, ils s’efforcent de se montrer serviables, aux petits soins pour les Allemands, obséquieux jusqu’à les importuner. D’autres les saluent jusqu’à terre, d’autres leur offrent des cigarettes, très flattés de pouvoir causer avec eux. On n’est pas plus pleutre et plus veule. Quant aux femmes, ou plutôt aux femelles de ces bourgeois, elles se pâment et se récrient d’admiration devant ces envahisseurs. Il n’y en a plus que pour eux. On devine qu’elles brûlent de se faire bourriquer par ces mâles. (p. 99-100)
Mais, rapidement, dès le 22 août, il corrige son jugement :
Mais non, je le calomniais, je le méconnaissais ce bon peuple. Badauds, curieux, oui. Mais humains tout de même. Et généreux, magnanimes. Il est certain que leurs égards et même leurs prévenances pour les soldats allemands provenaient d’un sentiment de compassion qui leur avait été inspiré par la physionomie et l’allure découragées, tout au plus résignées de ces milliers de pauvres bougres que l’on conduit à la mort. (p. 101)