Archives et Musée
de la Littérature
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Depuis quelques jours, on sait qu’il y aura la guerre

Comme d’autres Belges fortunés, Edmond Picard profite de l’été pour passer quelques jours dans sa maison de campagne, située à Dave, sur les rives de la Meuse. C’est là, dans son havre de paix namurois qu’il apprend la déclaration de guerre. C’est aussi ce jour-là, le 4 août 1914, qu’il choisit de faire débuter son propre journal de guerre.
Depuis quelques jours, on sait qu’il y aura la guerre, une guerre comme on n’en aura jamais vu. Des millions d’humains jetés les uns sur les autres. Notre Belgique neutre s’est préparée à faire sentinelle à ses frontières. Mais voici que l’Allemagne lui a demandé de livrer passage sur son sol et de répondre dans les douze heures, sinon elle emploiera la Force. Et notre jeune Roi a répondu : jamais ! La Nation entière a acclamé sa fière réponse. C’est donc l’invasion ! Elle a, dit-on, commencé ce matin du côté de Verviers. Une terreur indignée s’est répandue. La foi publique est violée. Qu’adviendra-t-il de notre petite Patrie ?
Un retour rapide à Bruxelles s’impose.
Un train de longueur démesurée est là, surchargé de voyageurs en retraite ; nous y sautons, nous nous casons au petit bonheur.
Le lendemain, 5 août, Picard découvre la capitale belge en proie à « une ivresse de résistance et de patriotisme ». C’est « David [qui] se lève contre Goliath. » Une fureur germanophobe s’empare de la ville, tandis que Picard s’interroge sur son rôle
Vieux [sic] homme parvenu à deux marches de l’octogénariat sur l’escalier de l’âge, je me demande à quoi je peux servir dans ce remue-ménage tragique. Un Ministre que j’interroge là-dessus, me répond, mi-sérieux, mi-rieur : à calmer les femmes.
Picard reçoit les nouvelles des attaques sur Liège, puis de la prise de la ville par les Allemands. Le 7 août, il écrit que ces informations
font souffler ici un vent d’affliction, mais n’amortissent pas l’enthousiasme, ne refroidissent pas la confiance. (…) Des vitrines entières n’offrent comme marchandises que la Brabançonne alternant avec le vieil air : Valeureux Liégeois ! (…) Dans les rues, un chassé croisé furibond d’automobiles réquisitionnées, pavoisées du fanion de la croix rouge ou circulant pour des missions mal définies.
La chasse aux Allemands, aux espions que l’on croit voir à tous les coins de rue bat son plein et les boy-scouts semblent y prendre une part active. En ce début août, la nourriture ne manque pas encore et
la Banque nationale a lancé des billets de cinq francs et mis en circulation un supplément de monnaie de nickel.
Du côté de la population, aucun débordement particulier n’est à signaler :
Décidément, la Nation belge est pondérée même en temps de cataclysme
s’émerveille Picard le lundi 10 août.

Or l’auteur s’interroge rapidement sur le tour que prennent les événements et sur l’issue possible.
Obstinément on se dit : l’Allemagne sera écrasée et nous resterons libres. (…) Et surtout avoir été arrêtée, être encore arrêtée par notre Belgique minuscule ! Qui l’eût prévu ? Qui l’eût cru ?
écrit-il le 12 août. Mais très vite le doute l’envahit :
Mais si elle n’est pas écrasée ? (…) ce jeu est joué dans des conditions de nouveauté confondantes par un adversaire qui, depuis longtemps, a préparé et même biseauté les cartes. Les atouts ne sont-ils pas dans ses mains ?
Il s’interroge sur une possible configuration fédéraliste, en cas de victoire allemande, mais aussi sur une forme d’ « impérialisme commercial anglais » si les alliés sont vainqueurs.
Tout cela est encore dans les ténèbres inquiétants de l’avenir.